Reliés par la chair : l'histoire des livres en peau humaine
- Spectrography

- 30 déc. 2025
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Les livres fabriqués avec de la peau humaine, une pratique connue sous le nom d’anthropodermie bibliopégique (anthropodermic bibliopegy en anglais), occupent une place singulière et troublante dans l’histoire du livre. Longtemps entourée de rumeurs et de fantasmes, cette pratique a pourtant bien existé, principalement entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, dans des contextes très spécifiques. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agissait ni d’un usage courant ni d’un phénomène lié au folklore macabre, mais plutôt d’un geste exceptionnel, souvent symbolique, lié au monde médical, judiciaire ou mémoriel.

La majorité des ouvrages reliés en peau humaine sont des textes médicaux, des traités scientifiques, des récits judiciaires ou des confessions criminelles. Dans plusieurs cas documentés, la peau provenait de corps donnés à la science, de personnes non réclamées après leur décès, ou parfois de criminels exécutés. Pour certains médecins du XIXᵉ siècle, relier un ouvrage médical avec de la peau humaine relevait d’une logique matérialiste aujourd’hui choquante : le corps devenait à la fois objet d’étude et support du savoir. Dans d’autres situations, notamment pour des récits de procès ou d’exécutions, la reliure avait une portée mémorielle ou punitive, destinée à inscrire physiquement l’histoire d’un individu dans l’objet-livre.

Pendant longtemps, de nombreuses bibliothèques ont revendiqué, parfois à tort, la possession de tels ouvrages. Les avancées scientifiques récentes ont permis de clarifier ces affirmations. Grâce à l’analyse des protéines (notamment le peptide mass fingerprinting), des chercheurs ont pu confirmer de manière fiable si une reliure était effectivement d’origine humaine. Ces études ont montré que les véritables exemples d’anthropodermie sont bien plus rares qu’on ne le croyait, mais qu’ils existent bel et bien, conservés aujourd’hui dans certaines bibliothèques universitaires et institutions patrimoniales, où ils sont étudiés avec précaution et dans un cadre éthique strict.

La question de la conservation et de l’exposition de ces livres soulève des débats importants. Sont-ils des objets historiques, des artefacts scientifiques, ou des restes humains devant être traités avec un respect particulier ? Les institutions qui en possèdent adoptent désormais des approches prudentes, privilégiant la contextualisation, la transparence et la réflexion plutôt que le sensationnalisme. L’objectif n’est pas de choquer, mais de comprendre ce que ces objets disent des mentalités passées, du rapport au corps, à la mort et au savoir.
Les livres reliés en peau humaine nous confrontent ainsi à une facette dérangeante de l’histoire culturelle occidentale. Ils rappellent que le livre, souvent perçu comme un objet noble et abstrait, est aussi un artefact matériel profondément lié à son époque. Étudier ces ouvrages aujourd’hui, c’est moins céder à la fascination morbide que réfléchir à l’évolution de nos valeurs, de notre rapport à la dignité humaine et aux limites éthiques de la connaissance.





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